Francesco GOBETTI « El Calegher »

26 mai 2016 § 1 commentaire

couv-francesco-gobettiLa vente le 9 juin prochain à Vichy d’un magnifique violon italien fait à Venise vers 1700 probablement de Francesco GOBETTI et estimé entre 40 000 et 50 000 € est l’occasion pour nous de faire un focus sur la personnalité tout-à-fait fascinante de ce Francesco GOBETTI.
Artisan rigoureux, exigeant et réellement talentueux qui dû probablement faire face tout au long de sa courte carrière de luthier sinon à une certaine forme de défiance, au moins aux sarcasmes de ses confrères. Et pour cause : il est à l’origine cordonnier et c’est comme tel qu’il sera perpétuellement qualifié par les autres luthiers de la ville, y compris après sa mort !

English version at the end of the page

Né à Udine en janvier 1675, Francesco arrive à Venise en 1699 et y est enregistré comme ouvrier dans la corporation des cordonniers. Il travaille dans la bottega d’un certain Valerio…

Premiers pas auprès de Matteo GOFFRILLER et Paolo RECALDINI

Par quel moyen arrive-t-il à la lutherie ? On l’ignore véritablement. Néanmoins, contrairement à l’idée largement répandue, il est hautement improbable qu’il ait appris les rudiments auprès de Matteo GOFFRILLER (il n’existe aucune trace dans les registres très détaillés de la corporation de son passage dans l’atelier du grand maître vénitien). Il est également impossible qu’il ait commencé à fabriquer des instruments avant d’arriver à Venise dans la mesure où il n’y avait pas de luthier à Udine avant l’installation en 1714 de Francesco GOFFRILLER. À la lumière de documents existants sur sa vie personnelle et ses relations, il est plus raisonnable de penser que GOBETTI ait été « accompagné » dans ses premiers pas de luthier par Paolo RECALDINI, un ami des GOBETTI, luthier lui-même puis devenu facteur de claviers. Le talent et le goût du modeste cordonnier ayant sans aucun doute fait le reste.

Une très courte carrière, une production très limitée

Le début de la production de Francesco GOBETTI date d’après 1705. N’ayant pas de boutique et, travaillant comme ouvrier-cordonnier chez Valerio, il devait fabriquer à son domicile à l’instar de Carlo TONONI lors de ses dernières années vénitiennes. Les instruments ainsi produits étaient très probablement vendus par la suite chez SELLA, illustre marchand vénitien chez qui travaillèrent ne nombreux luthiers talentueux comme Pietro GUARNERI, MONTAGNANA par exemple. À partir de 1717[1], sa production diminue car il est malade (il rédige même son testament !). Sa production semble s’arrêter définitivement en 1721, étant dans en incapacité totale de travailler. Il meurt en juillet 1723, âgé seulement de 47 ans.

Comme on le voit, la carrière de luthier de GOBETTI fut des plus courtes (15 ans à peine). Il en résulte une production très limitée ; on pense qu’il subsiste 50 instruments à peine (pas de violoncelles ni d’altos connus à ce jour). Cette faible production s’explique non seulement par la courte période d’activité de GOBETTI (de surcroit gravement malade les 4 dernières années de son existence) mais également par le fait qu’il continua d’exercer sa profession de cordonnier jusqu’au bout.

Pour un expert, être en mesure de pouvoir authentifier un instrument de Francesco GOBETTI est un exercice éminemment compliqué mais ô combien excitant ! En effet, les instruments du maître vénitien étant rares, les références sont parfois bien minces. Néanmoins elles existent suffisamment pour pouvoir certifier un instrument lorsqu’il se présente. Chaque détail de construction doit être analysé, assimilé et comparé avec les références existantes.

Un travail d’expertise des plus pointus

Voyons en quoi le violon que Vichy Enchères propose à la vente du 9 juin 2016, répond à toutes les caractéristiques du travail du « Calegher » Francesco GOBETTI.

N° 125
Violon italien fait à Venise vers 1700 probablement de Francesco GOBETTI
portant étiquette apocryphe AMATI.
Tête remplacée plus récente.
Différentes restaurations sur la table le fond et les éclisses et doublure sur le fond.
350mm.
Estimation : 40 000 / 50 000

  • Tout d’abord le modèle

On sait qu’il existe 2 types de modèles chez GOBETTI, qui concentrent l’intégralité de la production connue à ce jour. Un modèle fortement inspiré par STAINER (photo de gauche) ainsi qu’un modèle STRADIVARI, plus tardif dans la production de GOBETTI (photo de droite). Dans les deux cas, les instruments sont de tailles assez réduites (entre 350 mm et 354 mm de longueur de coffre).

Le violon présenté par Vichy Enchères est conçu d’après un modèle STRADIVARI d’une longueur de coffre de 349 mm.

La table est de deux pièces d’un bel épicéa bien choisi à pores assez réguliers. Les deux parties proviennent du même quartier de bois. L’analyse dendrochronologique partielle semble indiquer la date de 1707 comme dernier cerne.

Le fond est de deux pièces d’érables à ondes assez vives et régulières montantes vers les bords.

Les éclisses sont du même bois que le fond.

La tête malheureusement non-originale semble avoir été faite en copie vraisemblablement vers la fin du XIXème siècle.

  • Détails & mensurations

D’une longueur de coffre limitée (349 mm), l’instrument conserve néanmoins un diapason absolument standard de 195 mm, détail tout a fait typique des instruments italiens de cette époque.

Les « ff » d’après un modèle STRADIVARI mesurent 69.5 mm et donne une légère impression « surdimensionnée » par rapport à la longueur de coffre. Elles sont très bien taillées. Le corps est légèrement étroit. L’écart des olives supérieures est de 36.5 mm. La patte d’ff du bas est creusée délicatement. Ce dernier détail permet d’ailleurs de mesurer toute la maitrise stylistique de GOBETTI.

Ci-dessous, détails de 2 « ff » de GOBETTI (à gauche, lot 125 de la vente de juin 2016)

Le filet employé par GOBETTI est généralement constitué de peuplier ou d’érable pour le blanc (ici peuplier) et de noyer ou poirier teinté pour le noir.

Il mesure généralement 1.4mm et est incrusté relativement loin du bord (plus de 4mm) dans une gorge moyennement creusée. Le roulage de bord très rond est assez prononcé. Cela donne au bord un aspect assez robuste. Cette caractéristique se retrouve également sur certains instruments de Matteo GOFFRILLER.

L’onglet est orienté vers le centre du coin.

Le montage interne des instruments de GOBETTI est généralement peu soigné. Les contre-éclisses sont en sapin à pores très larges et les coins en épicéa mieux choisi. Un trait particulier aux intérieurs de GOBETTI est qu’il n’enclave pas les contre-éclisses dans les coins.

201606-violon-gobetti-venise-1710-contre-eclissesCi-contre, un exemple de finition des contre-éclisses dans un violon de Francesco GOBETTI de 1710.

Le vernis de ce violon s’inscrit dans la pure tradition vénitienne. Bien que relativement usé par endroit, il subsiste de larges zones où apparait un très beau vernis rouge rubis très soutenu, probablement appliqué en couches assez fines (l’absence de craquelé dans les zones très denses permet une telle supposition). L’analyse sous lumière U.V confirme un « caractère vénitien » avec des tons pastel soutenus. Toute une palette de couleurs que l’on peut retrouver chez Matteo GOFFRILLER ou encore chez Santo SERAPHIN.

La qualité du vernis dans sa composition, sa couleur, sa texture, dans la manière d’être appliqué sur le support mettent en exergue la formidable maitrise de GOBETTI dans son art.

[1] 1717 est l’année qui voit arriver à Venise successivement Pietro GUARNERI (de Crémone) et Carlo TONONI (de Bologne).

Jean-Jacques RAMPAL & Jonathan MAROLLE
Crédits photos : Studio SEBERT / Atelier VATELOT RAMPAL

Infos pratiques

Ventes
Mardi 7 juin 2016 • 16h
Mercredi 8 juin 2016 • 14h
Jeudi 9 juin 2016 • 14h

Expositions
Lundi 6 juin 2016 • 14h/18h
Mardi 7 juin 2016 • 14h00/17h30
Mercredi 8 juin 2016 • 9h30/12h
Jeudi 9 juin 2016 • 9h30/12h

Frais de vente
24,000 % TTC en volontaire

Téléchargements
Catalogue
Liste des lots
Ordre d’achat / demande de téléphone

Contact
L’équipe de Vichy Enchères est à votre disposition pour toute expertise ou conseil.
N’hésitez pas à nous contacter :
Etienne & Guy LAURENT • Commissaires-priseurs
16, avenue de Lyon • 03200 Vichy • France
+33 (0)4 70 30 11 20 • contact@vichy-encheres.com

Experts
Jean-Jacques RAMPAL assisté de Jonathan MAROLLE
Cabinet d’Experts Archetiers Jean-François RAFFIN SAS (Jean-François RAFFIN, Sylvain BIGOT et Yannick le CANU)

Photos & descriptions
Photos et liste numérotée disponibles avant les ventes sur www.interencheres.com/03001 ou sur demande à l’étude.

Interencheres Live
Mercredi 8 juin et jeudi 9 juin à 14h, enchérissez en direct sur www.interencheres-live.com/

Prochaines ventes de lutherie
29, 30 novembre et 1er décembre 2016

Liens
Planning
Résultats des ventes de lutherie de décembre 2015

English Version

Francesco GOBETTI : a fascinating personality, rigorous artisan, a demanding and really talented man who probably had to face sarcasms throughout his short career as a violin maker and some form of defiance from his colleagues. And because he was a shoemaker by origin, he was probably perpetually thought of by other violin makers, as such in the city, well after his death!

Born in Udine in January 1675, Francesco arrived in Venice in 1699 and was registered to work in the shoemakers guild. He worked in the bottega for a certain Valerio …

Accompanied by Francesco GOFFRILLER and Paolo RECALDINI

How did he come to become a maker of violins? We really do not know. However, as is the common misconception, it is highly unlikely that he learned the basics from Matteo GOFFRILLER (there is no trace in the very detailed records of the corporation of his time spent in the workshop of the great Venetian master). It is also impossible that he started making instruments before arriving in Venice as there were no violin maker in Udine before the arrival of Francesco GOFFRILLER in 1714. In light of known documentation concerning his personal life and relationships, it would be reasonable to assume that GOBETTI was first helped, tutored “accompanied” by Paolo RECALDINI, a friend of GOBETTI, a violin maker himself, who then became harpsichords maker The talent and capability of this humble shoemaker would undoubtedly make up the rest.

A short career, a very limited production

The start of production of Francesco GOBETTI is dated from 1705. With no shop of his own and, still working as a laborer at Valerio shoemaker, he would have to make his violins at home just like Carlo TONONI in his last Venetian years . His instruments and products were most likely sold by SELLA, illustrious Venetian merchant who worked with many talented violin makers like Pietro GUARNERI and MONTAGNANA for example. From 1717, his production declined because he became sick, even to the point of writing his own will.
His production appears to have stop permanently in 1721, as he became likely incapable of working. He died in July 1723 at the young aged 47 years.

The violin making career of GOBETTI lasted but 15 years. Resulting in a very limited production! We think there are only 50 instruments remaining with no cellos or violas uncovered to date. This low level of production was due not only to the short period of activity of GOBETTI (who became seriously ill in the last 4 years of his life) but also due to the fact that he continued to practice his profession as a shoemaker right up to the end.

For an expert, to authenticate an instrument of Francesco GOBETTI it is both a complicated and very exciting exercise. The masters venitian instruments are rare, with references somewhat few. Nevertheless they exist sufficient to allow for an instrument to be certified. All fabrication detail, must be evaluated and compared to the existing reference material.

*January 1717 is the year that Pietro GUARNERI (Cremona) and Carlo TONONI (of Bologn) came to Venise.

A complicated and very exciting exercise of expertise

Please reference the violin which Vichy Auctions has offers for its sale in June 2016, and how it has all the characteristics of the work of « calegher “by Francesco GOBETTI.

#125
Violon italien fait à Venise vers 1700 probablement de Francesco GOBETTI
portant étiquette apocryphe AMATI.
Tête remplacée plus récente.
Différentes restaurations sur la table le fond et les éclisses et doublure sur le fond.
350mm.
Estimation : 40 000 / 50 000

  • First model

We know that there exist 2 types of models of GOBETTI, which gather the entire production known to date, one model a strongly inspired by Stainer (left) and the other model after STRADIVARI, which came later in the works of GOBETTI (right). In both cases, the instruments are rather small (between 350 mm and 354 mm body length).

The violin to be, presented by Vichy Auctions is modelled after a STRADIVARI. With a body length 349 mm.

The top is in two parts of a choice spruce with fairly regular pores. The two parts are made from the same quarter of wood. The partial ring tree analysis suggests the date of circa of 1707.

The background is of two pieces of maple with rather sharp and regular waves rising to the edges.

The sides are of the same wood as the background.

Unfortunately the non-original head appears to have been made from a copy, likely at the end of late 19th century.

  • Details & measurements

With a limited length of body length (349mm) nevertheless, the instrument retains a diapason absolutely standard 195mm, such as a typical detailed italian instruments of that time.

The « ff » is after a STRADIVARI model and measure 69.5mm gives the slight impression of being oversized in relation to the length of the top. They are very well cut. The body is slightly narrow. The distance between sound-holes higher olives is 36.5 mm. The lower F-wings have been delicately hollowed out. This last detail is a further authentication of the stylistic mastery of GOBETTI.

Below, details of 2 « ff » GOBETTI (left, lot 125 of the sale in June 2016)

The inlaid purfling used by GOBETTI usually consisted of poplar or maple for the white strips and walnut or stained pear wood for the black strips.

It usually measures 1.4mm and is inlaid relatively far from the edge (More than 4 mm) in the channel itself moderately hollowed out. The rolling edge is very round and pronounced. This gives the edge a robust look. This characteristic is found also on certain instruments by Matteo GOFFRILLER

The purfling mitre is oriented towards the center of the corner.

The assembly of the internal instruments of GOBETTI is generally untidy. The linings and corners are in spruce. An interesting detail which can help to identify GOBETTI’s instrument is that he apparently never inserted the linings into the corner blocks.

 

201606-violon-gobetti-venise-1710-contre-eclissesThe varnish of this violin is in pure Venetian tradition. Although relatively worn in some places, there remain large areas that appear in a very beautiful ruby red varnish, probably applied in fairly thin layers ( there are no cracks in the very dense areas, which allows such an assumption). The analysis under U.V. light confirms a « Venetian nature » with suggested pastel colors, being a whole palette of colors that can be found used by Matteo GOFFRILLER or in Santo SERAPHIN.

The quality and composition of the varnish, its color, its texture, and the manner which it was applied, highlights the tremendous mastery of GOBETTI.

Jean-Jacques RAMPAL & Jonathan MAROLLE
Pictures : Studio SEBERT / Atelier VATELOT RAMPAL

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§ Une réponse à Francesco GOBETTI « El Calegher »

  • Les ventes bi-annuelles de Vichy se succèdent et se ressemblent par la qualité des instruments présentés : du bel italien ancien, de l’allemand, et bien sûr du beau et bon français. Dans ce dernier domaine, on retrouve des noms connus, Gand et Bernardel, Chanot, Jacquot, Plumerel, entre autres, et mêmes quelques anonymes du XIX° siècles-donc moins côtés- mais très intéressants. Côté archets, -la France étant le pays de l’archèterie par excellence, on est aussi gâtés avec des Peccatte, mais aussi des Lupot II, et pour les bourses moins pleines des Bazin, Morizot etc.
    On appréciera à sa juste valeur l’expertise proposée ci-dessus du violon de Gobetti et la biographie de ce luthier fort mal connu. Généralement les experts ne livrent pas leur savoir, et on les comprend, car il s’acquiert sur un temps long, avec beaucoup de patience, d’observations fines et de méthode rigoureuse, je suis bien placé pour le savoir. Ici J.-.J Rampal et J. Marolle n’ont pas hésité à rendre publique et détailler leur expertise, qui rend caduque les quelques articles rédigés dans les dictionnaires usuels de la lutherie (Vannes, Henley, Jalovec). Merci messieurs. Histoire de pinailler un peu, j’aurais aimé connaître les sources concernant la biographie de Gobetti car aucun ouvrage ne le donne comme cordonnier à ma connaissance.

    Les cordonniers sont mal chaussés selon le proverbe, mais Francesco Gobetti était bien pourvu en talent pour la lutherie !

    Lothaire MABRU

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